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Fière de son costume

samedi 14 avril 2018, par Sophie Jarreault

Paris.

Paris capitale de la mode, Paris reine des musées, Paris empire des salles des ventes... mon Royaume mon Pays.

Je débarque à Arles en province (et oui pour moi c’était la province), il y a de cela 14 ans, ébahie blasée par le rythme estival : sieste, pastis, je me rends en touriste à une course camarguaise. Le soleil, la chaleur me fond voir un mirage, un rêve. C’est dans les gradins que le spectacle retient mon attention.
Une Arlésienne, une vraie qui semble romaine ou plutôt grecque, ses petits cheveux terminés en minuscules bouclettes autour de son visage me laisse rêveuse moi qui ai les cheveux en baguette de tambour.
C’est certain je veux l approcher, il faut que je puisse la détailler. Je me place, à force d’excuses et de courbettes aux mamettes offusquées, juste dernière elle.
Enfin , la perfection est la. Sa nuque délicate est mise en valeur par un ingénieux plissage, cela ressemble au kimono d’une geisha, sa peau est aussi claire malgré le soleil. Son chignon est tout aussi intriguant, pourquoi ce ruban est en velours avec cette chaleur !!

C’est magnifique, les taureaux défilent, les primes pleuvent et elle demeure droite, extatique, majestueuse. C’est elle le point de mire, le centre des discussions. J’ai l’impression de me trouver au début du siècle ; ses jupons, ses bijoux : un Manet ; son port ses couleurs : un van Gogh ; sa bouche...
Je le sais je veux être elle, même une seule fois, pour être belle, pour être remarquée, pour porter enfin toutes les dentelles et jupons que je collectionne depuis toute petite et qui, à Paris, finissent en boîte ou encadrées. Un mamie, ma "miette", va m aider dans ce rêve, mais c’est secret : " tu ne dois pas ouvrir la bouche et dire que tu viens de la capitale, tu es de Melun, tant pis on fera avec, mais n’ouvre pas la bouche ton accent te desservirait"

Pas grave j’étais prête à me couper la langue si il le fallait, pour que mon corps ait le droit d’être moulé, sculpté dans cet habit.
Je fais mes gammes bien sûr. L’habit de lumière c’est pour les grandes. C’est donc en cotonnade que je fais mes armes, (jaune à mouches noires.....), une cotonnade trop courte, d’un jaune trop jaune, presque un bizutage de sortir de la sorte car je le vois, je le sais , l’arlésienne est fière de son costume, elle le choisit ...
Deux années de coton, je bous...

Miette me traîne enfin chez son amie couturière. c’est le mois de mai et je tremble en la voyant sortir du coffre le patron , le saint graal, c’est lui qui ouvre les portes du paradis. On me met dans une pièce presque noire et mes mesures sont méticuleusement notées au crayon gris HB. L’odeur de la toile cirée et de la panetière sont encore dans mes narines.

Juillet : on m’a pris rendez-vous chez le meilleur coiffeur d’arlésienne , pour que je sois au mieux. Tout est preparé a mon insu, en secret. Je devine, je sens, on m’aurait bandé les yeux que j’y aurai plus vu.
Mais le moment est là, la chaleur est telle que mes souliers neufs sont plantés dans le macadam coulant des Lices.

Une amie d’une amie de l’amie m’accepte dans le défilé avec elle, mais je garde la tête haute et surtout je n’ouvre pas la bouche comme m’a dit Miette .
Je suis au ralenti , je suis étourdie, mais pour la première fois de ma vie, je suis belle, je suis fière, c’est la tête haute que je fais mon premier défilé .

Ma gorge se serre en écrivant ces lignes. Toi la muse des peintres, toi l’arlésienne tu me donnes ta force et ton caractère.
A mon tour je veux transmettre, découvrir, creuser voire comprendre, toucher, sentir.

Je m’appelle Sophie Jarreault. Désormais , je suis et je vis la Provence.

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